Carcassonne : de l’argent public utilisé pour une “œuvre d’art” éphémère sur la Cité. Forte contestation sur Internet.

Les Carcassonnais paient-ils ?

Oui et non. L’œuvre est financée par le Centre des monuments nationaux (ministère de la Culture) et la Région, mais aussi par le Département, le syndicat mixte Opération Grand Site (État, Région, Agglo, Ville etc…), le groupe Cité Hôtels, la société de cordistes Stam, la fondation suisse Pro Helvetia. Le CMN « ne communique pas sur le budget des œuvres, c’est un principe » déclare le directeur du développement culturel Edouard de Lumley, tout en reconnaissant qu’il s’agit « d’un projet important, dans lequel le CMN s’implique de manière plus forte sur un projet à la hauteur du monument et des 20 ans de classement. » L’accueil du Tour de France cycliste sur 3 jours, conçu comme une opération de visibilité mondiale comparable coûte autour de 260 000 euros. Le Festival coûte prêt de 3,3 M€.

Est-ce de l’art ?

Oui. Felice Varini est un artiste mondialement reconnu, invité à Carcassonne, pour célébrer les 20 ans de classement au Patrimoine mondial de l’Humanité de l’Unesco. Il est déjà intervenu sur un patrimoine de l’Unesco, sur les trois châteaux de Bellinzone, classés en 2000. Son œuvre éphémère sur divers monuments dans le monde s’inscrit dans notre univers de l’image toute puissante, de la représentation des choses en s’inspirant de la tradition picturale du trompe-l’œil, d’une illusion d’optique produite à partir d’un angle bien précis. Il travaille l’espace architectural et la question de sa perception. Le regard du visiteur se décalant, l’illusion se métamorphose. Felice Varini remet la porte d’Aude, négligée par rapport à la porte Narbonnaise, entrée principale de la Cité, dans la lumière. Et, non, un enfant ne peut pas « faire pareil ». L’œuvre nécessite un travail de préparation en amont très important, impliquant de gros moyens techniques et une dizaine de personnes.

L’œuvre laissera-t-elle une trace ?

Non. Des analyses ont été menées au préalable. Les bandes d’aluminium peintes en jaune se décollent sans détériorer la pierre. Aucun autre bâtiment dans le monde n’a souffert de séquelles. Des traces dues aux contrastes d’humidité resteront quelques semaines.

Oui. Elle sera multipliée par les 1,9 million de visiteurs armés de leurs appareils photos, par les médias internationaux du Tour de France, la presse en général.

Y a-t-il des précédents ?

Oui. C’est un peu le propre de l’art contemporain : laisser une trace, faire réfléchir, donner à voir au spectateur blasé de nouvelles choses, les déstabiliser, remettre en question nos certitudes. On se souvient du scandale créé par les colonnes de Buren dans la cour d’honneur du Palais Royal. En 1986, le plasticien installait ses 260 colonnes zébrées de noir et blanc dans un climat de violence verbale : « Qui va payer cette saloperie ? », « Enlevez cette horreur », une « œuvre cancérigène » rapportait le Parisien, critiques et publics ont mis du temps a accepter cette œuvre pérenne. Aujourd’hui on s’empresse de faire des selfies sur les colonnes. L’œuvre de Christo, cet artiste qui « emballe » in situ et de façon éphémère des monuments se rapproche plus de la démarche de Felice Varini. En 1985 Christo emballait le Pont Neuf à Paris. « C’est un franc succès pour Christo. Touristes et Parisiens sont conquis » écrivait le Figaro. Mais ce sont les critiques négatives qu’on entendait le plus.

Y a-t-il déjà eu de telles réactions en d’autres lieux ?

Non. Nous n’en avons pas trouvé. Felice Varini a aussi fait parler de lui en transformant Salon-de-Provence en ville rouge. « C’est magique et puis c’est drôle » écrit une blogueuse en 2013 à propos d’une œuvre en cercles rouges dans Versailles : les gens se parlent, s’indiquent mutuellement « le » spot. Là où se calent les regards. L’endroit du point de vue de l’artiste. Et ce faisant, mine de rien l’œil court sur les bâtiments, les regarde différemment (…) On aime. Merci Felice. »

La polémique ne cesse de croître. Avec l’anonymat offert par les réseaux sociaux, l’esprit de communauté qu’ils insufflent, les insultes contre l’œuvre en devenir sur les remparts de la Cité sont massives. La contre-attaque se prépare pourtant dans les milieux artistiques et parmi les amateurs de ce type d’installation éphémère, heureux de voir leur bonne vieille Cité bouger, fiers de l’aura internationale qu’aura l’œuvre (photo Nathalie Amen-Vals) une fois achevée, fin avril, au plus tard le 4 mai. L’art n’est pas qu’une question de goûts à Carcassonne. L’œuvre de Felice Varini n’est pas la première œuvre contemporaine à investir la Cité. Tous les ans la manifestation In Situ propose ce type d’installation éphémère. Mais cette année la taille de l’œuvre (400 mètres), et sa couleur jaune, exposée à la vue de la ville basse interpelle. C’est le but.

Une célébration

Pour la Ville, la Cité et les Remparts l’art est un investissement. Dans sa réputation, dans son image. « Le patrimoine c’est surtout partager à nouveau des choses » expliquait Amancio Requena co-comissaire de l’événement dans une précédente édition. Une belle manière de célébrer les 20 ans de classement à l’Unesco et l’essor économique important que ces vieilles pierres ont apporté à la ville et à ses habitants.

L’œuvre qui fera le tour du monde en photos, vidéos, articles et commentaires, replacera La Cité en tête de liste des endroits à visiter dans le monde, alors qu’elle concourt, avec ses châteaux sentinelles pour un second label Unesco. L’art contemporain c’est aussi cela : monumental, visuel, imposant. La garantie, dans un monde abreuvé d’images et d’informations d’un retour économique.

Ce jeudi 19 avril : l’artiste évoquera son œuvre achevée. Conférence gratuite et déambulatoire. Château comtal et Porte d’Aude à 18 h 30. Réservation conseillée : 04 68 11 70 72 – carcassonne-reservation@monuments-nationaux.fr

Inauguration officielle le 4 mai en présence du président du CMN et de la présidente de Région

C’est un peu notre Mai 68 à nous. Des langues se délient, des amis se disputent, des familles se fissurent. Ces cercles concentriques jaunes sur les remparts de la Cité suscitent une émotion rarement aussi vive. Sur le site internet de l’Indépendant, les deux articles consacrés à l’œuvre ont été le plus « partagés » par les lecteurs et internautes, d’habitudes captivés par les évolutions météorologiques catastrophiques. Sur la page Facebook de l’Indépendant également, les commentaires n’ont jamais été aussi nombreux : on en comptait hier plus de mille.

Un déferlement de haine

Une pétition a été lancée par les antis. Hier elle réunissait 1 026 signatures adressées à Gérard Larrat. « Affreux honteux. Il n’y a pas de mots », « même pas le respect des monuments nationaux, de plus payé par nos impôts ! », « quelle image auront les touristes, si ce n’est celle d’un gilet jaune fluorescent », « quelqu’un vient de cracher sur 2 000 ans d’histoire », « avec l’argent du contribuable, il y a d’autres choses à faire que des bandes jaunes sur la Cité ! » « Quand je pense que les bâtiments (SIC) ont refusé l’implantation d’un manège pour enfants sur le jardin du Prado »… sont encore parmi les commentaires les moins violents.

« Que tout le monde revienne à la raison ! »

Sur Facebook, les langues se délient avec une violence contre l’œuvre, son auteur et ses commanditaires rarement vue localement. « Ca va se dégonfler quand l’œuvre sera achevée » explique Eric Sinatora, président du Graph-Centre Méditerranéen de l’Image à Carcassonne. « Après s’il faut monter au créneau, c’est le cas de le dire, s’il faut qu’on s’habille en jaune et qu’on se mette en cercle au pied de son œuvre, on le fera » note Eric Sinatora avec une pointe d’humour. Car pour lui « il faut pouvoir s’exprimer de manière dépassionnée. Que tout le monde revienne à la raison. Ok, l’art ça interpelle, mais il y en a assez de se faire insulter juste parce qu’on aime. Les gens feraient mieux de se mobiliser pour le maintien d’un cinéma d’art et d’essai en ville ».

Les pro-Varini et les milieux culturels carcassonnais se mobilisent également, avec humour. Des défis sont lancés sur la toile, en customisant son portable avec deux bandes jaunes, en rajoutant des cercles jaunes sur sa photo de profil. « Varini, c’est un grand nom de l’art contemporain. L’anamorphose renvoie à l’Histoire de l’art. Cette polémique est-elle un retour en arrière, avant Christo, Buren, est-ce de l’ignorance ? C’est certainement un manque de communication, notamment dans les écoles, auprès du grand public en général. Pour un autre pro-Varini, l’argument des touristes effrayés ne tient pas : « au contraire, on m’a déjà interpellé pour demander quand l’œuvre sera en place. Et puis avec le Tour de France vous imaginez que les remparts seront au centre de l’image dans plus de 150 pays ! ». « Je suis étonnée et un peu déçue aussi de voir à quel point les audois sont fermés à l’Art » regrette une internaute.


Source : L’Indépendant

Photo : France 3

2 pensées sur “Carcassonne : de l’argent public utilisé pour une “œuvre d’art” éphémère sur la Cité. Forte contestation sur Internet.

  • 11 mai 2018 à 15 h 48 min
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    Vous avez pas compris la signification de la performance. Elle représente une cible et une radiation. Pour quelle raison ? Fin 2019 à MALVESI à côté de Narbonne incinérateur THOR sera mis en activité . Toutes les boues nucléaires européenne y seront brûlés. le triangle Toulouse Montpellier Perpignan sera irradier pour 250000 ans et Carcassonne en est le centre de la cible. 1000 ans après la Croisade albigeoise l’extermination des audois est programmée. 250000 ans pour 250000 €

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  • 13 mai 2018 à 10 h 53 min
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    Les édifices medievaux ont une beauté sauvage , faits de matériaux nobles ils defient le temps . Aucun élèment incongru ne doit être rajouté même ponctuellement . la restauration est réussie quand on peut tourner un film a tout moment sans cacher ou enlever les apports de la modernité . Que ces plasticiens aillent s’amuser dans des friches industrielles mais qu’ils respectent les ouvrages qui ont demandé beaucoup de travail , qui nous font rêver . Stop a la pollution visuelle , des mesures ont été prises pour limiter les panneaux publicitaires et les pouvoirs publics financent des installations qui gâchent le paysage .

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