A 85 ans elle vit sans eau ni électricité et subit cambriolages et agression. Pas rassurée, elle dort avec un fusil chargé

Là, c’est un lampadaire datant du début du XIX e siècle qui a disparu. Et là, il y avait la statue d’une baigneuse, et ici, sur le mur, entre les deux entrées de chambre, une lanterne : elle servait à éclairer du temps où le château-hôtel 3 étoiles fonctionnait encore. »

Émilie Faussié, 85 ans, l’œil pétillant et la démarche alerte, fait le tour du propriétaire, ou plutôt des dégâts. Depuis que son domaine de « Violet », à Peyriac-Minervois, a été mis en liquidation judiciaire (une affaire dont nos colonnes se sont fait largement l’écho depuis treize ans), elle ne compte plus le nombre de cambriolages perpétrés à l’intérieur du château. Un vrai moulin ouvert à tous les vents, semble-t-il. « Je sais que les volets ont été fermés mais regardez, quelques-uns sont bizarrement ouverts…

Ce n’est pas moi puisque je n’ai pas le droit d’y aller. À l’intérieur, on m’a dit que des meubles en marqueterie avaient disparu. » Des collectionneurs d’objets d’art envoient-ils des bandes repérer les lieux ? Possible. Mais selon elle, il n’y a pas que des inconnus qui viennent roder…

Agressée…

Autour de la piscine elle aussi à l’abandon, même les relax en plastique se sont envolés, ainsi que l’appareil de sécurité scellé dans les dalles : il abritait une alarme qui se déclenchait automatiquement si un enfant tombait accidentellement dans le bassin. « L’autre jour, j’ai été agressée. Je n’ai pas porté plainte, sachant que ça ne servirait pas à grand chose… Je sais qui c’est. » En travers du chemin qui mène vers l’ancien château-hôtel, elle a fait installer un antique essieu de charrette. Mais il ne barre l’accès qu’à moitié. C’est pourquoi Émilie Faussié gare sa voiture sur la moitié restante du chemin. « Il n’empêche qu’ils ont quand même essayé de passer. Tenez, regardez, là, ma portière est rayée. »

Pas rassurée, elle dort avec un fusil chargé : « Si quelqu’un veut me cambrioler, je le recevrais en lui tirant dans les jambes. Je ne veux tuer personne, simplement blesser, pour me défendre. Les gendarmes sont au courant. Quand ils sont venus, ils ont vu le fusil. Je leur ai expliqué… » Depuis treize ans, elle habite un logement qu’elle et « Jo », son mari (Joseph, décédé en 2001) s’étaient concoctés pour leur retraite. Il lui est interdit d’y demeurer mais « on n’a pas le droit d’expulser une vieille femme », rappelle-t-elle, « et surtout je ne veux pas partir, ni qu’on vende le château. Il y a des Hollandais qui ont acheté : j’ai fait appel. » Bien sûr, elle n’a ni eau, ni électricité, ni chauffage, les lieux étant inclus dans la liquidation. Tout a été coupé.

Elle écoute la radio jusqu’à 2h du matin.

Pour laver son linge, elle se rend à La Redorte, dans une laverie située près du supermarché. Et le soir, pour s’éclairer, elle emploie des ampoules solaires qui se rechargent à la lumière du jour diffusée par une fenêtre. Enfin, une fenêtre… Exit la poignée, la fermeture étant assurée par une cale en bois coincée contre un tiroir tiré à hauteur de la vitre. « Évidemment, ces ampoules ne sont pas assez puissantes pour m’éclairer. Je ne peux pas lire. Alors j’écoute la radio, parfois jusqu’à 2 h du matin. » Etrange veillée dans une pièce où la température, l’hiver, peut « culminer » vers les 5°. Mais cette dame de 85 ans en a vu d’autres. Bon pied bon œil, elle fut jadis, et entre autres métiers, guide de montagne. « Il y a un an et demi, j’ai quand même marché pendant 17 km avec la section botanique de l’Amicale Laïque. »

Elle paie l’eau qu’elle n’utilise pas.

Côté monnaie, c’est plutôt ric-rac : elle qui a travaillé pendant quarante ans dans l’hôtellerie ne touche que sa retraite de la Mutualité agricole. Maigre solde avec laquelle elle doit se dépatouiller entre assurances auto et facture… d’eau ! Elle explique : « Le domaine viticole (Ndlr : lui aussi inclus dans la liquidation) qu’exploitait Jo a été vendu. Et le propriétaire actuel utilise de l’eau, forcément. Seulement voilà, les factures me sont envoyées ! Bien sûr, je ne les paie pas. Alors d’office ils me prélèvent les sommes sur ma pension. »

Elle qui, dans son château-hôtel, créé en 1966, a accueilli des acteurs et des écrivains célèbres (François Berléand, Claude François, Guy Lux, Philippe Léotard, Julien Clerc, Emmanuel Leroy-Ladurie, Gaston Bonheur, Robert Merle…) doit désormais faire le guet contre les rapaces qui rodent à l’affût des restes du domaine. Ressent-elle des regrets, de la nostalgie, du vague à l’âme au regard du passé ? Si oui, elle ne le montre pas. En tout cas, une chose est sûre : elle monte la garde. Et pas avec un vieux fusil…


Source : L’Indépendant du 03/09/17 – page 4
Photo : DDM, R.G.

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